Le futur d’Internet : que sont devenues les contributions de mi-2009 ?

Le futur d’Internet : que sont devenues les contributions de mi-2009 ?

Je tente une série de billets de réflexions sur ce que devrait être l’Internet du futur. Épisode #1: retrouve-t-on dans les politiques numériques les recommandations des acteurs de l’Internet ?

une vue de l’Internet, qui est déjà un biais en soi (ce n’est pas qu’un réseau)

Une consultation publique sur l’Internet du Futur s’est ouverte en France entre fin mai et mi-juillet 2009. Le pôle de compétitivité Images & Réseaux y a contribué via plusieurs groupes de travail ayant rassemblé plus de 70 personnes du pôle et des ses partenaires. Ce travail a également donné naissance depuis à un Livre Blanc sur l’Internet du Futur, malheureusement sous clause de confidentialité réservé aux adhérents du pôle à l’heure où j’écris ces lignes. Le pôle nous a récemment envoyé les documents à lire, et j’en ai profité pour voir si d’autres contributions de l’époque avaient eu des échos. Et si ces contributions étaient reprises dans les discours des politiques numériques.

Ce billet tente de faire un point sur ces réflexions françaises sur l’Internet du Futur, à l’heure où pour bon nombre d’observateurs, l’Internet en France (en Europe ?) prend une pente de plus en plus accentuée vers le contrôle généralisé, tout en se demandant encore si on arrivera à détecter le prochain Google… Je le poursuivrais par d’autres billets, à partir de vos commentaires, de la conférence exceptionnelle Quel futur pour l’Internet ? qui va avoir lieu jeudi 21 janvier (retransmise en vidéoconférence un peu partout, et notamment à Télécom Bretagne), mais surtout parce qu’après plus de 20 ans d’Internet, il me semble à nouveau temps de reprendre le bâton d’évangélisation que j’ai pris périodiquement. J’ajoute également que j’ai interrogé quelques amis offline sur leurs impressions post-consultation, et nous avons tous l’air de partager que presque tout ce qu’on a pu remonter est déjà oublié.

Les objectifs de la consultation initiale

Ces objectifs sont extraits du brief initial :

Cette consultation devait permettre de contribuer à, je cite :

la définition d’un plan d’actions destiné à positionner favorablement la France dans le développement de l’internet du Futur, et favoriser ainsi les retombées économiques et industrielles pour notre pays

Il faut noter que, dans les objectifs, Internet semble implicitement vu comme étant d’abord un réseau physique. Oui, usages, contenus et services sont mentionnés (quoique dans ce dernier cas, on parle d’industrie française, et pas des entreprises de services), mais clairement pas en premier. Et c’est je crois une erreur de visée qui se transmet de consultations en consultations (et j’en ai vu un paquet depuis des années), et une source de retards par rapport à d’autres pays (et attention j’ai également œuvré dans plus d’une mission au niveau réseau, donc je ne suis pas en train d’opposer le bas et le haut du modèle OSI). Aujourd’hui les aspects réseaux devraient passer au second plan des préoccupations majeures.

Alors quelles ont été les suites de cette consultation ? Ce n’est hélas pas le site web original www.telecom.gouv.fr/internetdufutur qui donnera des pistes à l’heure où j’écris, puisqu’il pointe vers la mention que la consultation est close. Il faut donc enquêter ailleurs.

Quelles contributions peut-on encore trouver ?

Là encore, le site du ministère se contente de remercier les nombreux contributeurs, sans en donner la liste. Google heureusement n’est pas encore parti, et on trouve ainsi :

  • la Fondation Internet Nouvelle Génération associée à Isoc France, Silicon Sentier et un certain nombre de personnalités de l’Internet français, souhaitant avant tout fournir une contribution publique, et en se plaçant du point de vue des usages
  • le pôle de compétitivité Cap Digital
  • le pôle de compétitivité Images & Réseaux
  • le pôle de compétitivité Aten (PDF)
  • le Centre d’Analyse Stratégique, organisme directement rattaché au Premier ministre, ayant pour mission d’éclairer le Gouvernement dans la définition et la mise en œuvre de ses orientations stratégiques en matière économique, sociale, environnementale ou culturelle
  • le Geste (PDF)
  • Octo Technology

Il y en sûrement d’autres, mais j’en étais déjà à la cinquième page de résultats…

Que disent les contributions ?

Je ne vais pas faire ici une synthèse, mais juste extraire les points saillants des contributions, ceux que les contributeurs ont choisis. Il s’agit des phrases-clé des executive summary quand ils existent, des intertitres, et des nuages de mots employés (grâce à Wordle mais sans paramétrer finement). C’est déjà en soi très instructif. D’autant plus qu’à la fin je propose un nuage de tags de tous les mots-clé listés dans chacune des contributions. Peut-être cet exercice tout simple donnera envie de lire ou de relire ces contributions.

Fing et.al.

nuage de mots de la contribution Fing et. al.

Il est essentiel que le réseau ‘universel’ qu’est l’internet conserve une architecture qui favorise l’accessibilité et l’innovation. Une approche technologique de l’internet du futur cherchera assez naturellement à répondre au plus grand nombre possible de demandes en termes de performance, de fiabilité et de sécurité. En nous plaçant d’un autre point de vue, celui d’acteurs qui s’appuient sur l’internet pour innover et développer leurs activités, nous avons montré que cette approche pouvait avoir un coût caché : celui de rendre l’internet moins accessible, et surtout, moins ouvert à l’innovation.

Les conséquences sociales et économiques d’une diminution de la capacité de l’internet à fonctionner comme un moteur d’innovation ouverte, y compris pour de compréhensibles raisons de sécurité et de qualité, seraient profondément négatives. Etendre l’internet aux objets constitue un chantier prioritaire, mais il faut l’aborder dans l’esprit… de l’internet : c’est-à-dire faire des objets, non pas de simples terminaisons de chaines de valeur industrielles, mais des constituants à part entière d’un internet des humains et des non-humains, ouverts à leur tour aux transformations, aux détournements, aux agencements imprévus. Enfin, l’internet est devenu une infrastructure si essentielle pour des millions d’individus, qu’il devient prioritaire de les y faire exister. Exister comme des sujets autonomes, capables d’y déployer leurs capacités, qui y possèdent une adresse (voire un domicile) stable, tout en bénéficiant des libertés élémentaires de disparaître, de se dissimuler ou de se réinventer.

Cap Digital

nuage de mots de la contribution de Cap Digital

L’Internet du Futur est le système nerveux de l’économie et de la vie sociale. La dynamique de son évolution réside dans le foisonnement des services et la transformation des usages. L’innovation technologique est à la source de phénomènes sociaux, qui en retour, rendent nécessaires des avancées technologiques : cette interaction est le moteur du changement. La dynamique de ce phénomène rend nécessaire le développement d’une approche globale de la recherche sur l’Internet du Futur.

Il est nécessaire d’innover dans les services Web en se focalisant sur les thématiques structurantes pour l’économie et la société. Au croisement du 3D, de la réalité virtuelle et des communautés, l’Internet du futur rend possible des formes inédites d’interfaces et de sociabilité. [Alors,] face à une demande de connectivité continue, le Web mobile est-il l’avenir du Web ? De nouveaux modèles de représentation sont nécessaires pour rendre compte de l’évolution d’un web de l’information vers un web des connaissances et des flux. L’Internet du futur verra la convergence entre le monde physique des objets et le monde numérique des services : vers l’Internet des objets, des robots et des hommes. L’hyperpersonnalisation des services, la demande pour davantage de sécurité et de confiance, mettent en avant des enjeux technologiques et sociétaux cruciaux : la question de l’Identité, la protection des données individuelles et collectives, la protection de la vie privée, l’évolution de l’environnement réglementaire. [Alors,] comment monétiser les services innovants du Web 2.0 ? L’Internet du futur accompagnera l’émergence d’une nouvelle économie des services Web soucieuse de développement durable, et offrant de nouveaux services pour les citoyens dans une Ville durable. Avec de nouveaux outils personnalisés ou communautaires, avec de nouveaux contenus, le Web de demain, lieu de production et de partage des connaissances, va bouleverser l’économie et les usages de la Formation. Face à une demande sociale forte, les services web devront apporter des éléments de réponse pour la santé et le bien être d’une population vieillissante. Le développement des services Web s’inscrit dans des modèles et processus innovants, reposant sur l’Open Innovation, le logiciel libre et les communautés de développeurs.

Comment explorer un système complexe comme le Web de demain ? Il faut promouvoir une approche multidisciplinaire de l’étude du Web de demain, et la mise en réseau des ressources. L’exploration de nouveaux services, usages, marchés, business models, s’appuiera sur des plates formes de prototypage, dont il faut encourager et soutenir le développement. Face à la nécessité de stimuler la création et la croissance des entreprises du Web, nous avons besoin d’actions innovantes complémentaires au(x) pôle(s) d’excellence sur l’Internet du Futur. Il faut coordonner et aligner les efforts entre les niveaux national et européen. La coopération entre les pôles dans le respect de leur identité, et la mutualisation les plates formes, permettront d’optimiser l’intégration des services.

Images & Réseaux

nuages de mots des contributions du pôle I&R

Les contributions du pôle I&R sont déclinées selon 5 axes :

  • Infrastructure de l’Internet du Futur
  • Internet des Contenus et de la Connaissance
  • Internet des Objets
  • Internet des Services
  • Internet pour et par les personnes

Chacun fait l’objet d’un rapport à part, et d’un livre blanc qui traite du quoi, du qui et du comment. Comme je ne suis pas sûr de leur niveau de diffusion, je ne mets pas de liens pour l’instant. Car la contribution de l’été dernier a été suivie d’autres réunions de travail, et le socle de plusieurs projets en cours de conception ou dépôt. Le travail de ce pôle est donc un work in progress, et il faudra sans doute un autre billet pour en proposer des éléments de synthèse (plus de 200 pages de travaux divers…).

Aten

nuages de mots de la contribution d'Aten

Le Pôle ATEN est le pôle national d’innovation de l’artisanat dédié aux technologies numériques. Nous répondons à cette consultation non au regard de nos propres besoins, mais en nous basant sur ce que nous pensons être le besoin des TPE aujourd’hui : par manque de temps, de compétence ou d’information, les TPE ne sont que très rarement en mesure de répondre à ce type de sollicitation. D’autre part, il nous semble difficile de faire de la prospective en matière d’innovation dans le domaine des technologies numériques à l’horizon 2015/2020. En effet, l’émergence d’innovations résultantes de processus de créativité est difficilement prévisible.
Par pragmatisme et par souci de répondre aux besoins actuels des TPE, nous n’avons pas adhéré au découpage en 6 facettes tel que proposé dans le document « Internet du futur » lui préférant un découpage en 9 attentes :

  • une couverture réseau totale
  • l’accessibilité
  • la mobilité
  • la simplicité
  • des solutions personnalisables
  • la collaboration en temps réel
  • la rapidité
  • la sécurité
  • l’interopérabilité

Centre d’Analyse Stratégique

nuages de mots de la contribution du Centre d'Analyse Stratégique

Un modèle à six composantes, que sont le contexte socioéconomique, les usages des personnes, les usages des entreprises et organisations publiques et privées, les technologies, les marchés, et le triptyque « réglementation–régulation–gouvernance », a été retenu.

Trois scenarii sont ensuite présentés : Cloisonnement, Hypertoile omnipotente avec blocage sociétal, et Renouveau, puis les leviers qui permettent d’éviter le deuxième et au contraire de se rapprocher du troisième sont étudiés :

  • Éduquer et former,
  • Agir à l’échelle européenne,
  • Innover,
  • Renforcer la confiance,
  • Sécuriser les infrastructures critiques,
  • Déployer les réseaux

Geste

nuage de mots de la contribution du Geste

La contribution du Groupement des Éditeurs de Services en Ligne est assez courte, se concentrant sur les sujets qui l’intéressent directement et ne répondant pas à toutes les questions posées. Et pourquoi pas, après tout ? Quelques extraits :

Il nous parait important de mettre en avant les dimensions relatives aux contenus, aux services et aux usages. Les utilisateurs s’approprient les nouveaux canaux technologiques pour autant que ces derniers répondent à un besoin en termes d’usages, d’accessibilité des contenus et de qualité des services. Ce besoin est initié par des éditeurs dont la stratégie économique repose sur une veille technologique continue permettant une valorisation des contenus qu’ils commercialisent. [...] En dehors de la veille technologique, les aspects financiers sont essentiels. Alors que l’économie numérique est identifiée par les plus grandes puissances mondiales comme un relai de croissance, la France n’offre pas un cadre financier permettant l’explosion des TICS. Le rôle des fonds d’investissements permettant le développement des TIC, notamment via le financement de PME innovantes, est encore trop faible en France.

Enfin, les aspects réglementaires sont essentiels. L’Internet est encore trop souvent vu comme un « no man’s land » juridique, un espace où l’utilisateur est livré aux mains de mafieux et de bandits criminels. La réalité est pourtant inverse, ces dernières années, de nombreuses lois sont venues réglementer l’Internet, aussi bien au niveau des échanges marchands (LCEN, Loi Chatel, LME) qu’en terme de protection de la propriété intellectuelle (Lois DADVSI et HADOPI) et en matière de lutte contre la cybercriminalité (LOPPSI).

La concertation constitue une condition essentielle de la gouvernance par ailleurs sujet majeur pour le Geste. Une note relative à la mise en place d’un conseil national du numérique répondant aux besoins des éditeurs va être soumise au Secrétariat à l’économie numérique. La position, que nous souhaitons commune avec d’autres associations professionnelles de l’économie numérique, propose de créer un espace d’échanges et de dialogue entre l’ensemble des acteurs concernés. Les grands principes fondateurs de cette instance devront être les suivants :

  • Représentativité des membres
  • Composition Paritaire (acteurs privés, Etat, utilisateurs)
  • Fonctionnement démocratique, vote en assemblée plénière, répartition égalitaire des voix entre les représentants.
  • Instance garante d’un Internet libre, ouvert et respectueux de la neutralité technologique.
  • Dialogue avec les autorités existantes (Cnil, Arcep, Conseil de la Concurrence), et avec les instances européennes et internationales.

Octo

nuage de mots de la contribution d'Octo

Octo est un cabinet d’architecte en système d’informations. Leur réponse est à la fois celle de consultants et d’utilisateurs au quotidien.

La connexion à internet [...] ne se limite plus aux ordinateurs ou téléphones mais à l’ensemble des objets entourant notre quotidien, cela notamment grâce à l’avènement des technologies telles que RFID ou RuBee. Le monde virtuel tend alors à se confondre avec le monde physique. La réalité augmentée couplée aux réseaux sociaux change la vision de notre environnement. Les concepts d’intelligence ambiante, de réseaux pervasifs ou d’internet des objets trouvent aussi des applications dans de multiples domaines d’activité.

Du point de vue d’une entreprise, nous pouvons imaginer un système d’information décentralisé, avec des applications externalisées chez des hébergeurs permettant du cloud computing, offrant ainsi une qualité de service et une scalabilité maîtrisés dans les coûts et les délais de mise en place. Mais l’entreprise devient critiquement tributaire de la qualité de service des fournisseurs.

D’un point de vue individuel maintenant, Internet est déjà synonyme de démocratisation : tant au niveau de l’accès à l’information que de sa publication. Cette tendance est aussi vraie concernant la construction et le développement de services ou d’applications par des utilisateurs proactifs. Internet est de plus en plus utilisé comme une plateforme de création. [On voit également] une réduction de notre sphère privée. L’accès à Internet partout et en toutes circonstances se traduit également par l’accès au travail à tous moment.

[Enfin,] nous accroissons la dilution de l’information et rendons de facto les tentatives de réponse à cette dilution, que sont les moteurs de recherche, encore plus centraux.  D’autre part, la consommation de plus en plus importante d’Internet et des services informatiques va entrainer une consommation d’énergie accrue. L’internet du futur doit donc s’envisager sous le spectre du développement durable.

Quelles allusions à ces contributions peut-on trouver dans des discours récents ?

Assez peu de choses, en fait. Par exemple (détrompez-moi) « Internet des objets » ou « Identité numérique » sont rarement utilisés par les politiques non spécialistes du sujet. Conséquence, seuls les thèmes comme « le très haut-débit » ou la « fracture numérique » restent rassembleurs.

essai de synthèse des mots-clé des contributions citées dans ce billet

Pour terminer (temporairement, sur ce billet), prenons par exemple le récent discours du Premier Ministre, précisant le contenu du Grand emprunt, dans le cadre d’une journée sur le haut-débit (18 janvier).

nuages de mots du discours en question

Bien sûr c’était une journée sur le très haut-débit, en partie chez Orange, donc les mots programme, investissement, déploiement, fibre, optique, milliards, territoire, opérateurs, sont bien représentés. Je cite : « Deux milliards d’euros seront consacrés au déploiement des réseaux à très haut débit. Et 2,5 milliards pour soutenir les usages, les services et les contenus innovants. » Malheureusement, tout le discours ne concerne que les infras, et notamment des solutions (satellites) qui semblent à mille lieues des enjeux du web temps réel, qui demande des temps de latence extrêmement faibles.

Aucun mot sur l’ouverture des données publiques, qui sont une des bases de la création de services innovants, si tant est que nous ayons encore une chance de rattraper les Google et Cie qui mettent à disposition d’énormes bases de données. En revanche, quelques mots sur le cloud computing qui me semble pourtant être à l’opposé du développement durable et de la souveraineté sur leurs données des organismes ou particuliers qui l’utiliseraient.

Les enjeux sont vraiment ailleurs, et nous devrions être vigilants pour garder au cœur des discours les mots-clé qui sont ceux que nous pensons vraiment être ceux de l’Internet du Futur.

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